Trois lignes, dix-sept sons
Le haïku est un poème japonais très bref. Dans sa forme classique, il compte dix-sept sons répartis en trois segments de cinq, sept et cinq. Ces sons, appelés on ou mores, ne correspondent pas tout à fait à nos syllabes françaises, ce qui explique que les traductions dépassent ou raccourcissent souvent le compte d'origine. La convention des trois lignes reste pourtant un repère commode pour l'oreille.
Le genre ne naît pas isolé. Il descend du renga, un poème enchaîné composé à plusieurs mains, dont la strophe d'ouverture s'appelait le hokku. Peu à peu, cette strophe initiale s'est détachée et a mené une vie autonome. Le mot haïku lui-même est tardif. C'est le poète et critique Masaoka Shiki qui, à la fin du dix-neuvième siècle, le fixe pour désigner ce poème court considéré comme une œuvre en soi.
Deux ingrédients donnent au haïku sa tension particulière. Le premier est le kireji, une césure, un mot ou une inflexion qui coupe le poème en deux et fait entendre un silence. Le second est cette économie extrême qui laisse au lecteur la charge de compléter l'image. Un haïku ne dit pas tout. Il pose deux éléments côte à côte et laisse l'esprit tirer le fil entre les deux.
Le mot de saison
Le haïku traditionnel s'appuie sur le kigo, le mot de saison. Un seul terme suffit à situer le poème dans l'année et à convoquer tout un climat. Les fleurs de cerisier renvoient au printemps, le chant des cigales à l'été, la lune claire et les érables rouges à l'automne, la neige au silence de l'hiver. Le lecteur japonais reconnaît ces signaux d'un coup, comme on reconnaît une odeur.
Cette codification n'a rien d'approximatif. Des recueils appelés saijiki classent les mots de saison et les commentent, offrant aux poètes un répertoire vivant. Écrire un haïku, c'est souvent choisir d'abord ce point d'ancrage temporel, puis laisser une scène concrète s'y accrocher. La grenouille qui saute, la première pluie froide, une luciole dans l'herbe.
Le kigo n'est pas un ornement. Il inscrit un instant particulier dans le cycle plus vaste des saisons, et fait sentir que ce moment passe. C'est cette conscience du passage qui donne au haïku sa gravité douce, même quand il note un détail minuscule.
Bashô, Buson, Issa
Trois noms dominent l'histoire du genre. Matsuo Bashô, né en 1644, est celui qui hausse le hokku au rang de grand art. Ancien samouraï devenu moine errant, il voyage à pied à travers le Japon et tire de ses marches un journal célèbre, La Sente étroite du Bout-du-Monde. Son poème le plus connu tient en presque rien. Un vieil étang, une grenouille qui plonge, le bruit de l'eau. Rien de plus, et pourtant le silence d'avant et d'après tient dans ces quelques mots.
Yosa Buson, né en 1716, est aussi un peintre reconnu, et cela se sent. Ses haïkus ont le cadrage et la couleur d'un tableau. Il compose des scènes nettes, des champs de colza sous la lune, une cloche du soir, avec un sens du décor que Bashô cherchait moins.
Kobayashi Issa, né en 1763, apporte une voix plus intime et souvent blessée. Il a perdu très tôt sa mère, puis plusieurs de ses enfants, et sa poésie garde une tendresse pour les êtres faibles, les moineaux, les mouches, les escargots. Il parle aux petites bêtes comme à des compagnons. Cette chaleur familière, teintée de chagrin, le rend proche de nous.
Haïku ou senryû
On confond souvent le haïku et le senryû, car les deux partagent la même forme brève en cinq, sept, cinq. La différence tient au regard. Le haïku se tourne vers la nature et les saisons, avec ce mot de saison qui l'ancre dans le temps. Le senryû, lui, observe les humains, leurs travers, leurs petites comédies.
Le senryû se passe volontiers de kigo et de césure marquée. Il vise l'ironie, l'humour, parfois la satire sociale. Là où le haïku suspend le souffle, le senryû fait sourire ou grincer. Il note la vanité d'un mari, la ruse d'un enfant, la scène de rue qui en dit long sur nos manières.
Le genre tire son nom de Karai Senryû, un juge de concours poétiques du dix-huitième siècle qui compilait ces vers piquants. Les deux formes ne s'opposent pas vraiment. Elles éclairent deux versants d'un même art, celui de dire beaucoup avec très peu. Beaucoup de poètes passent de l'un à l'autre sans y penser.
Le haïku de langue française
Le haïku a franchi les mers assez tôt. Dès le début du vingtième siècle, des écrivains français s'y intéressent. Paul-Louis Couchoud, médecin et lettré, en compose et en fait connaître après un voyage au Japon. Pendant la Grande Guerre, Julien Vocance écrit ses Cent visions de guerre, des haïkus nés des tranchées, preuve que la forme pouvait porter autre chose que des fleurs de cerisier.
En 1920, la Nouvelle Revue Française consacre au haïku un dossier qui marque les esprits et attire des auteurs vers cette écriture resserrée. Depuis, le genre n'a plus quitté la langue française. Des revues, des associations et des concours entretiennent une pratique vivante, du Québec à la Belgique, avec des règles parfois assouplies mais un même goût de la concision.
Écrire un haïku en français demande un ajustement. Notre langue compte ses syllabes autrement, et l'esprit du genre importe plus que le décompte exact. Ce qui reste, c'est l'attention. Regarder une chose banale assez longtemps pour qu'elle devienne un poème.
Le nom de ce site vient d'ailleurs d'un de ces poèmes minuscules. Couché sur l'herbe, dans mon manteau d'étoiles, j'ai dormi. Trois lignes, un homme allongé, la nuit ouverte au-dessus de lui, et le ciel devenu vêtement. C'est cela, la poésie de l'instant. Un regard qui s'arrête et qui, en s'arrêtant, agrandit le monde.
